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Farès sur sa faim

C’est une information qui a surpris plus d’un supporter lyonnais : au début du mois, le club ukrainien du FC Metal Kharkiv (D3 ukrainienne) annonce sur les réseaux sociaux la signature de l’ancien Gone Farès Bahlouli (25 ans). Considéré comme l’un des plus grands espoirs de sa génération, à l’instar d’Anthony Martial né en 1995 comme lui, la fusée Bahlouli semble avoir toutes les peines du monde à décoller. Handicapé par un métabolisme l’obligeant à faire plus attention que les autres, le milieu offensif compte bien se servir de cette expérience en Europe de l’Est pour se relancer. Pour le plus grand bonheur de ceux qu’on appelle les “bahloulistes”.

Le petit prodige qui n’a jamais eu sa chance à l’OL

Si les “bahloulistes” se réunissaient pour monter une structure solide et organisée, leur gourou s’appellerait très certainement Armand Garrido, tant l’ancien formateur lyonnais admirait Farès Bahlouli lorsqu’il se chargeait de la formation du bonhomme. « C’est peut-être le plus gros potentiel de la bande. Il a de très grosses facultés techniques, dont une sacrée qualité de passe. […] S’il n’explose pas, ce sera du gâchis. » racontait en 2014 à France Football celui qui a passé trente ans de sa vie à former les meilleurs talents de la région. A l’époque, l’OL est coaché par le jeune Rémi Garde, obligé de se montrer inventif pour constituer son effectif : l’Olympique lyonnais traverse alors une période de vaches maigres, en attendant l’arrivée du grand stade. En plus des talents des générations 91 (Lacazette), 92 (Ferri), 93 (Umtiti, Fekir) et 94 (Tolisso) à qui l’entraîneur rhodanien confie déjà des responsabilités, tous les supporters lyonnais s’attendent à le voir lancer d’un jour à l’autre les deux derniers diamants de la Plaine des Jeux de Gerland : Anthony Martial et Farès Bahlouli.

A l’été 2013, toujours dans une optique d’économies, le président Aulas est contraint de statuer sur le cas de deux poids lourds du vestiaire lyonnais : Bafétimbi Gomis et Jimmy Briand. Proposant une prolongation aux mêmes conditions salariales au premier, et poussant le second vers la sortie, JMA se retrouve dans une situation particulièrement inconfortable : Gomis souhaite une augmentation pour prolonger, Briand ne veut pas partir. Furax, le président des Gones prend acte avec fermeté des décisions de ses deux joueurs : « Il n’y aura pas de changement concernant leur situation (…) La morale est que si l’OL doit perdre beaucoup d’argent sur ce dossier, il le fera » tranchait Aulas sur le plateau du Club du Dimanche de BeIN Sports. Malheureusement pour le président, ni Gomis (qui a refusé toutes les offres acceptées par l’OL) ni Briand ne trouveront chaussures à leurs pieds. Après un passage en CFA, les deux internationaux français sont réintégrés dans l’effectif de Rémi Garde à la fin du mois d’août. Tiraillé entre les deux poids lourds de son vestiaire et l’incroyable hype, entretenue sur les réseaux sociaux par une frange active de supporters, autour du phénomène Bahlouli, Garde choisit de lâcher ses jeunes en conférence de presse, après une défaite face à Evian-Thonon-Gaillard (2-1). « Certaines attitudes ne m’ont pas plu et ne sont pas en adéquation avec le football de haut niveau. Le groupe est jeune, très jeune. Ça donne une idée du chemin à parcourir en termes de comportement, d’état d’esprit. Yassine Benzia et Farès Bahlouli sont tous les deux sous le feu de vos questions et de mon analyse, mais ce que je dis concerne tous les jeunes. Ils ont tous beaucoup de talent, mais ils doivent avoir une attitude et un état d’esprit irréprochable, pas pendant quinze jours, pas pendant deux matches, mais dans la durée, pas que quand ils jouent dans l’équipe. On appartient à un club, à une équipe, à un projet. ». Même le discret Yoann Gourcuff était visiblement monté au créneau pour s’opposer à une décision injuste à ses yeux. « C’était tellement injuste que Yo Gourcuff, qui prend rarement la parole, est allé voir le coach pour nous défendre », se rappelait Bahlouli dans L’Équipe

Déçu par Garde lors de la saison 2013-2014, Farès Bahlouli va revivre la même situation un an plus tard avec Hubert Fournier, qui choisit de l’envoyer en réserve malgré un été prometteur. Cette fois-ci, le mental est atteint : le jeune Bahlouli commence à prendre du poids. Un souci qui le poussera à faire une cure du côté de Merano (Italie), soins effectués à ses frais, alors qu’il n’a pas encore vingt ans. Bahlouli réussit à perdre 8 kilos et décide de proposer ses services ailleurs. C’est l’AS Monaco qui rafle la mise à l’été 2015, contre 3,5 M€.

Ne pas réussir à faire pencher la balance

« Il était au-dessus des autres dans toutes les catégories d’âges. Physiquement, il a eu des hauts et des bas. Il est chez lui à Lyon, il n’a pas connu autre chose. Ce départ à Monaco est super pour lui, mais peut-être négatif pour le club au final. Farès a maintenant besoin d’un déclic. Mais vous verrez qu’à 23-24 ans, on va parler de lui comme Anthony Martial, ce sont de gros joueurs. Il n’y en a pas dans tous les clubs des joueurs comme ça » analysait Gérard Bonneau (ancien directeur de la cellule de recrutement lyonnaise) sur le plateau d’Eurosport.

Désiré par l’OM de Marcelo Bielsa, le Franco-Algérien est séduit par le discours de Luis Campos, alors directeur sportif de Monaco, qui multiplie le recrutement de jeunes talents pour envisager de belles plus-values futures. « C’était un peu chaud avec Marseille, mais je suis emballé par le projet de Monaco et de Luis Campos. » Handicapé par une pubalgie, l’aventure monégasque de Bahlouli ne démarrera jamais vraiment. S’il dispute huit petits matchs lors de sa première saison en Principauté, il est envoyé en prêt du côté du Standard de Liège la seconde… Pendant laquelle il ne dispute pas la moindre minute ! Pour relancer une carrière qui prend déjà du plomb dans l’aile, l’international espoir français (2 sélections) va recevoir un coup de fil inattendu en provenance du Nord.

Depuis fin 2016, Gérard Lopez est en négociations exclusives avec Michel Seydoux, dans l’optique d’un rachat du club dont il est président, par le premier cité. Lopez voit les choses en grand pour son futur LOSC : déjà d’accord avec le directeur sportif de Monaco Luis Campos pour l’accompagner dans l’aventure, l’entrepreneur annonce dès février 2017 que Marcelo Bielsa sera l’entraîneur du club lillois pour les deux saisons qui suivent. Pour Bahlouli, les planètes semblent enfin s’aligner puisque le tandem Campos-Bielsa est converti au “bahloulisme” depuis bien longtemps. « Luis Campos me dit : “On finit la saison avec (Franck) Passi, après Bielsa arrive et le premier nom qu’il a coché, c’est toi. » Tout le monde connaît la suite : l’expérience lilloise du coach argentin tourne au fiasco, et il est remplacé par Christophe Galtier seulement cinq mois après son arrivée. Le toujours actuel entraîneur lillois ne lui accordera que très peu sa confiance (19 bouts de matchs), et son contrat est rompu un an et demi avant son terme.

Toujours partant pour relancer les talents en perdition, le SC Lyon (ex Lyon-Duchère AS) flaire la bonne affaire. « Il est Lyonnais, a du ballon, on a tenté un pari. Au départ, comme il n’avait pas joué depuis un an, on lui donne six mois pour se retaper et perdre du poids. C’est un bon garçon, attentif, motivé. A ce moment-là, on se dit pourquoi pas. » se souvient Mohamed Tria (président du SC Lyon) sur le site d’Eurosport. Pour retrouver la ligne, le club duchérois met même à sa disposition un coach spécifique, en la personne de Bob Tahri. Mais Bahlouli est très rapidement rattrapé par ses démons : « Nous avions un engagement moral à son arrivée pour qu’il perde au plus vite 10 kg. Il a réussi l’exploit de reprendre du poids chez nous alors qu’on avait fait venir un coach spécifique pour lui, Bob Tahri. Au bout d’un mois et demi, Bob a abandonné en me disant qu’il n’arriverait à rien avec lui. Farès a donc toujours été en surpoids ici, et dès qu’il fallait courir un peu à l’entraînement, ça devenait un problème. Il n’avait même pas assez de mobilité pour disputer un match avec notre réserve en N3 (5e division). Je l’ai trouvé faible mentalement. J’ai le sentiment que ce garçon est trop vite tombé dans le luxe. » tranchait finalement le président Tria, déçu par celui qui avait tout d’une bonne affaire. La Covid-19 mettra un terme définitif à son aventure duchéroise, les dirigeants du club ne voyant pas l’intérêt de prolonger un joueur ne faisant pas les efforts nécessaires pour remettre sur les rails une carrière bien mal embarquée. Pourtant, ailleurs dans Lyon, des irréductibles fans de Farès Bahlouli continuent de sévir… 

Le “bahloulisme” n’est pas mort

Du jamais vu pour un club de D3 ukrainienne. Dans la foulée de l’annonce de la signature de Bahlouli, un twittos, dont le pseudonyme est @Jean_Fion, se propose pour passer une commande de maillots au FC Métal. Si le club ukrainien ne dispose pas de boutique, @Jean_Fion a plus d’un tour dans son sac : il prend contact directement avec un responsable du club ukrainien pour voir comment organiser un envoi de tuniques frappés du nom de son idole Bahlouli… En cyrillique !

Ce que n’avait certainement pas prévu @Jean_Fion en revanche, c’est que son tweet s’avèrerait totalement viral : ce ne sont pas moins de 800 adeptes du “bahloulisme” qui ont répondu au petit sondage qu’il a créé afin de répertorier l’ensemble des commandes. . « Je n’avais pas du tout l’habitude de collectionner les maillots de Farès, mais j’ai aimé ce côté club un peu loin de tout, que personne ne connaît, avec le flocage en cyrillique. Quand je partage le truc sur Twitter, je me dis qu’il y aura dix personnes dans le même délire. Finalement, on était un peu plus. Je ne regrette pas, mais je ne me serais sans doute pas engagé si j’avais su que ça prendrait de telles proportions. J’aurais juste gardé quelques maillots pour les amis proches, à plus petite échelle. » racontait ce fameux M. Fion sur le site du magazine So Foot.

Et le principal intéressé, qu’en pense t-il ? Évidemment, cet engouement venant de supporters de sa ville natale lui va droit au cœur. « Je ne suis pas trop sur les réseaux sociaux. Quand des amis ont commencé à m’en parler, je regardais ça de loin, je ne savais pas si c’était sérieux. Puis, quand le président m’a raconté l’histoire et que j’ai vu les articles, j’ai compris qu’il y avait une très forte demande. C’est inédit pour le club. Ça a pris une ampleur à laquelle je ne m’attendais pas. Je suis vraiment content qu’ils ne m’aient pas oublié, parce que moi, je ne les ai pas oubliés. Lyon et moi, c’est une histoire de cœur. » remerciait Bahlouli.

Si aujourd’hui ce soutien inconditionnel d’un joueur de 25 ans évoluant en D3 ukrainienne  a tendance à prêter à sourire plutôt qu’à souligner un réel emballement, nombreux sont les supporters à avoir cru dur comme fer à l’ascension du “bahloulisme”. A cette période, quiconque prenait le risque de mettre en doute le talent du Gone, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, pouvait s’attendre à un violent retour de flammes de la part des militants les plus chevronnés ! Une autre époque.

Quoi qu’il en soit, tous les supporters lyonnais souhaitent à Farès Bahlouli de rebondir en Ukraine. Après tout, il n’a que 25 ans. « Si je suis redescendu aussi bas, c’est pour regagner une certaine humilité et travailler pour revenir au haut niveau » déclarait-il dans les colonnes de l’Équipe il y a quelques jours. L’espérance d’un futur grand soir n’est pas enterrée pour les “bahloulistes”.

Crédit photos : Damien LG

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