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« Explique-lui… »

Organiser une rencontre en forme d'interview croisée entre la superstar Roger Federer et Juninho, alors la plus grande star de l’OL, n'est évidemment pas simple pour bien des raisons différentes ! Aymeric Blanc, le rédacteur en chef de Planète Lyon, revient sur les coulisses de son initiative avortée en 2009. Car, pour le coup, tout ne s’est pas passé comme prévu…

« Nous sommes début 2009 et j’ai le projet de lancer un nouveau magazine sur l’Olympique lyonnais : Planète Lyon. Et pour le premier numéro, j’ai une idée ambitieuse : organiser une rencontre entre Juninho et Roger Federer. En effet, le Brésilien m’avait expliqué que le joueur de tennis suisse était sa plus grande idole dans le sport. Du coup, je lui demande s’il serait intéressé par une rencontre avec le Suisse pour parler de leurs sports respectifs, le football et le tennis. Mettre en Une du premier numéro de Planète Lyon Federer, un ballon de foot dans les mains et Juninho, avec une raquette de tennis : l’impact serait énorme !

La réponse du magicien de Recife est d’ailleurs immédiate et enthousiaste : oui ! Juninho convaincu, il me reste donc le plus difficile : convaincre Roger Federer. J’envoie donc un courriel à son service de communication et, sans surprise, je ne reçois pas de réponse. En effet, Federer faisant partie du top 3 des sportifs mondiaux les plus célèbres et demandés par les médias, logique qu’il soit très dur à atteindre. Le plus efficace était donc de partir à sa rencontre et de lui demander en personne. Je me mets donc à la recherche d’un tournoi de tennis disputé pas trop loin de Lyon. Et l’occasion idéale apparaît vite : le Masters 1000 de Monte-Carlo disputé au mois d’avril. Je me fais donc accréditer pour le tournoi et je me prépare à partir pour la Principauté tôt le matin du mercredi 15 avril où Federer doit affronter l’Italien Andreas Seppi au premier tour à la mi-journée.

Sauf que – coup de théâtre ! – la veille, je reçois finalement une réponse par mail de son service communication dans laquelle on m’écrit que Federer est honoré par la proposition mais qu’il ne pourra pas y répondre favorablement, faute de temps. Mais dans ce type de cas, impossible de savoir si Roger Federer a vraiment été mis au courant de ma demande et si ce ne sont pas pas des intermédiaires qui filtrent ses demandes d’interview, sans en référer forcément au Suisse. Pour en avoir le coeur net, une seule solution : demander à Federer lui-même. Du coup, cette réponse négative ne change rien à mon voyage du lendemain. Je pars donc de Lyon en voiture très tôt le matin. La route est dégagée, il fait beau et tout se passe bien. Mais arrivé près de la Principauté de Monaco, je tombe dans des bouchons monstres causés par des travaux. Le temps commence à défiler et le stress à monter. En effet, ça paraissait inimaginable au départ vu ma marge horaire mais la route est tellement bloquée que l’idée de rater la conférence de presse de Roger Federer après son match commence à monter en moi. Surtout que, en tant que grand fan de tennis et de Federer, je voulais en profiter pour assister à son match et le voir jouer pour la première fois en vrai. Résultat, je rate son entrée sur le court, écoutant le déroulé de la rencontre à la radio dans ma voiture.

Mais je finis enfin par quitter les bouchons pour rentrer dans la Principauté mais là, nouveau problème, même si je suis accrédité, impossible de se garer sur le site du Monte Carlo Country Club. Je dois donc chercher une place plus loin. Toujours en écoutant l’évolution du score à la radio : Federer a déjà gagné le premier set 6-4 et une victoire en deux manches semble imminente. Bonjour le stress ! Mais j’arrive enfin à me garer et je fonce sur le site où je tombe à l’entrée sur… Didier Deschamps ! J’avais déjà interviewé au téléphone le futur sélectionneur champion du monde 2018 mais on ne s’était jamais rencontrés physiquement. Du coup, je vais me présenter, on se salue et il me répond dans un sourire, avec son phrasé inimitable : « Très bien, maintenant, je pourrai mettre une tête sur une voix ! » Je rentre sur le site mais comme Federer et Seppi sont en train de jouer, je suis bloqué à l’entrée car il faut attendre une pause pour pouvoir se déplacer. Sauf que le Suisse mène 5-4 et ça pourrait être le dernier jeu du match ! Et je finis par apercevoir une moitié du court, celle de Federer, où je vois le Suisse glisser un revers chopé et… c’est fini ! C’était la balle de match ! Je n’ai donc vu qu’un seul coup de Federer. Et encore, je suis heureux, c’est Seppi qui aurait pu être de ce côté ! Mais bon, tant pis, ce n’est pas le plus important, je suis évidemment surtout venu faire ma proposition au Suisse. Je débarque donc en salle de presse où – hasard incroyable ! – je tombe sur un journaliste lyonnais que je connais bien. Gênant car quand tu es sur la piste d’un scoop énorme comme moi ce jour-là, tu mises sur une discrétion extrême. Et tomber sur ce « gêneur » m’agace beaucoup. D’ailleurs, forcément, dès qu’il me voit, il me lance : « Tiens Aymeric, mais qu’est-ce que tu fais là ? » Je suis alors obligé de lui bredouiller une réponse : « Ben, je viens voir Federer, j’ai un truc à lui demander… » Et là, je me souviendrai toujours de la réaction immédiate de mon collègue. D’abord, son visage se fige, complètement décomposé, j’avais l’impression de lui avoir annoncé une nouvelle horrible ! Et il me répond, interloqué : « Federer ???? Mais… Mais il est intouchable… » Là, je lui réponds « Bah, c’est une grande star mais c’est comme Lionel Messi en football, on peut lui parler, hein ! » Là, je vois qu’il n’est vraiment pas convaincu. Je comprendrai effectivement mieux quelques minutes plus tard…

En effet, Federer débarque finalement dans la salle de presse et, casquette vissée sur le crâne, il commence à répondre aux médias, en français, en anglais ou en allemand. Il enchaîne ensuite par un mini-entretien en allemand avec une radio suisse, visiblement calé auparavant.

Moi, je suis à deux mètres, assis au premier rang, prêt à surgir. Et c’est le moment fatidique : Federer a fini, se lève et s’apprête à quitter la salle, accompagné par un membre de l’ATP qui l’accompagne. Je vais donc à sa rencontre et je me présente : « Bonjour, Roger. Aymeric Blanc, je viens de Lyon et… » Et là, je n’ai pas le temps de finir ma phrase que Federer et son sbire me lancent ensemble : « Non, non, on n’a rien prévu. » Et… ils me tournent le dos et s’en vont ! Je n’ai même pas eu le temps d’expliquer pourquoi j’étais venu de Lyon le voir ! J’hallucine complètement mais je ne vais pas faire 1 000 kilomètres aller-retour pour ça et du coup, alors que le membre de l’ATP va quitter la salle, Federer dans son sillage, je les suis et je lance au Suisse : « Mais Roger, c’est pour une interview avec Juninho… » Et là, alors qu’il me tourne le dos en marchant, Federer s’adresse au membre de l’ATP devant lui en parlant de moi et lâche cette sentence : « Explique-lui… »

« Explique-lui », sous-entendu, en gros : « Explique à ce microbe qui ose me parler qu’il n’a pas le droit. » Là, par contre, ça commence sérieusement à m’énerver. En effet, il faut bien comprendre le contexte, je suis allé le voir dans le cadre d’une conférence de presse, je ne suis pas tombé à l’improviste sur lui dans la rue ou au restaurant. En lui précisant en plus que je venais exprès de Lyon, il suffisait de m’écouter 10 secondes et de me dire qu’il n’était pas intéressé par ma demande, et je serai reparti normalement. Je poursuis donc Federer dans un long couloir, toujours en train d’argumenter sur ma rencontre avec Juninho. Mais le Suisse ne répond rien et marche en regardant son téléphone portable jusqu’à atteindre un ascenseur où il monte avec son accompagnateur. Je suis devant l’ascenseur qui va fermer. Et je me dis : « Mais c’est incroyable, il ne va pas me répondre ? » Et finalement, juste avant la fermeture des portes, il daigne enfin lever les yeux sur moi pour me lâcher : « Je l’ai eu le mail mais c’est le temps qui manque. » Puis les portes se ferment. C’est terminé ! Au moins, j’ai eu ma réponse, mais je suis profondément dégoûté par l’attitude du Suisse.

Dans la foulée, j’assiste à la victoire de Rafael Nadal sur l’Argentin Juan-Ignacio Chela puis à la conférence de presse de l’Espagnol pendant laquelle je suis épaté par son humilité.

Et j’avoue, moi qui étais à fond Federer dans la rivalité Federer-Nadal, je me suis rendu compte, que, inconsciemment les années suivantes, je me suis mis à supporter l’Espagnol ! »

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