.
Coup de belinHistoireHumeurSite

Capitaine Flamme

Selon différentes sources, Nabir Fekir va très prochainement signer à Liverpool. Le joueur restera à jamais dans l'Histoire de l'Olympique lyonnais. Par ses qualités bien sûr. Mais aussi pour son geste rentré dans la légende des derbys. Une levée de maillot qui méritait bien un petit retour en arrière.

Dimanche 5 novembre 2017, Stade Geoffroy-Guichard, 23h35. Après une interruption de match de plus de 40 minutes, l’OL vient de mettre au tapis une pâle équipe stéphanoise. Une véritable leçon, au bout de la nuit. Historique, le score l’est : victoire 5 à 0 des visiteurs… Du jamais vu côté lyonnais dans un derby. Au-delà du score fleuve, un homme, un geste, une attitude. Une image figée à jamais dans les mémoires lyonnaises et stéphanoises. Pour tout un peuple, la naissance d’un mythe. Une figure iconique. Celle d’un capitaine qui a mis le feu à tout un stade, en quelques secondes. Son nom ? Nabil Fekir. Pour vous servir.

« Ça c’est pas bien. Ça c’est pas bien du tout ! ». Les commentateurs de Canal +, diffuseur officiel du match de Ligue 1 du dimanche soir, sont unanimes. A la 86ème minute d’une rencontre rapidement pliée, Nabil Fekir enterre définitivement le voisin stéphanois en ajustant Stéphane Ruffier à bout portant. 5-0. Net et sans bavure. L’histoire aurait pu en rester là… Mais Fekir en a décidé autrement. Après avoir retiré son maillot, le double buteur du soir se dirige devant la tribune stéphanoise pour le porter en étendard. Blasphème. Avec cette inspiration de l’instant, le joueur lyonnais s’est attiré les foudres immédiates des commentateurs, soudainement « spécialistes » du triptyque « ballon rond-moralité-humilité ». Alors que la tribune opposée commence à envahir la pelouse –d’ailleurs vraisemblablement plus en raison du ras-le-bol général causé par le naufrage stéphanois que par le geste de Fekir en lui-même, de l’aveu même des « ultras » stéphanois-, le match est arrêté. Les joueurs des deux camps sont contraints de quitter le terrain et regagner au plus vite le chemin des vestiaires, sous la protection rapprochée d’un cordon de CRS. L’atmosphère est pesante. La « polémique Fekir » peut ainsi éclore. La critique est partout, la mesure, nulle part.

Pourtant, de facto, force est de constater qu’il n’y a pas eu d’insulte ni de geste obscène de la part du capitaine lyonnais. Rien de répréhensible et de condamnable, donc. La seule véritable faute de Fekir ? Avoir retiré maillot, logiquement et sanctionné à juste titre d’un carton jaune par l’arbitre. Mais la provocation est là et la symbolique sans doute trop forte : en grand communiquant, Fekir signale simplement que son OL est en train de marcher sur l’eau, dans un derby à sens unique. A l’instant T, c’est la mort sportive de l’AS Saint-Etienne crucifié par l’enfant de Vaulx-En-Velin qui est donnée à voir sous les yeux effarés des 40 000 supporters présents, impuissants. Une claque, énorme. Une manita retentissante. Si le cinquième but a allumé la mèche, la célébration de Nabil, déjà héros de la saison en cours, a littéralement incendié le Forez. Fekir est dans son rôle : capitaine d’un club qui l’a vu naître, il offre à ce match une dimension romantique et romanesque. Une mise en récit épique d’une victoire maîtrisée de bout en bout. Car c’est avant tout la réaction d’un « petit gone », heureux, qui vient d’enterrer le club rival, dont il s’agit ici. D’un gamin du cru à qui on a inculqué, au cours de sa formation, qu’il fallait gagner ce match à tout prix. Il est le résultat du discours de ses éducateurs successifs. Ni plus ni moins.

Le grand méchant loup. Voilà ce que l’on retient des analyses post match, malgré les réactions à chaud retombées. Traîné dans la boue et accusé de tous les torts, dans un procès kafkaïen. Sale gosse, mal élevé, antisportif à l’attitude déplorable qui n’est pas celle d’un sportif de haut niveau, coupable d’un cruel manque de discernement, Fekir représente et concentre toutes les critiques attribuées et attribuables au « dieu » Football. Et ce, par ces mêmes journalistes qui criaient au génie lorsque Messi d’abord, et Ronaldo ensuite, effectuaient la même célébration, quelques mois plus tôt, lors d’une double confrontation Barcelone-Real Madrid. Lunaire. « Ça les fait marrer les Lyonnais, mais ça ne va pas en rester là » déclarait Stéphane Guy au micro de Canal +, durant l’interruption du match à la vue de Mariano, hilare, dans les vestiaires. Eh bien si, justement, ça en est resté là. Et fort heureusement. Malgré une convocation devant la commission de discipline, Nabil Fekir sortira indemne de « l’affaire du maillot ».

Le clip officiel de la ligue 1 Conforama pour ce derby entre Lyon et Saint-Etienne annonçait une rencontre « acharnée » et « bouillante ». Régulièrement, les bandes-annonces Canal-Plus mettent quant à elles en lumière l’aspect guerrier de ce match si particulier, à grand coup de musique prophétique. Les annonceurs et diffuseurs usent, dans les deux cas, d’une terminologie militaire, martiale et belliqueuse pour présenter cette rencontre. Quelle hypocrisie : on attise la « haine » d’un côté, avec des spots racoleurs, faisant état d’une lutte acharnée entre deux clubs, et on crie au loup dès qu’un joueur, lors de l’événement en question, pacifiquement, rentre un tant soit peu dans la « provoc’ ». Belle ironie. Le journaliste Joachim Barbier, auteur de « La France, ce pays qui n’aime pas le foot », résumera : « ce qui se faisait il y a 20 ou 30 ans, on ne le tolère plus. On a d’importants problèmes sociétaux à régler, alors on est toujours dans le jugement moral. Il y a un mépris pour la jeunesse, un mépris de certaines élites envers les footballeurs. Les censeurs n’arrivent pas à imaginer l’état émotionnel dans lequel Fekir est quand il fait le geste. Qu’il est devenu le héros d’une ville. Putain, c’est ça le foot. Mais comme il n’a pas fait huit ans d’étude et écrit cinq bouquins, il n’y a ni bienveillance ni relativisme. C’est pouce en l’air ou pouce en bas. Le sport n’est pas respectable en France, ça reste 22 couillons derrière un ballon. Les salaires justifient la critique et l’absence de bienveillance ».

Après sa terrible blessure aux ligaments sous le maillot bleu, Nabil Fekir est revenu. Malgré les doutes. Encore plus fort. Depuis le 5 novembre 2017 et ce geste anodin devenu symbole, il pénètre dans la très select’ short-list des joueurs lyonnais à rentrer à vie dans le cœur de tous les Gones : belle perf’, quand on connaît leurs goûts de luxe ! Merci pour tout et bonne route Nabil. Les décennies passeront, les derbys aussi. Cette célébration, non.

Tags

Articlés liés

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Pour lire cet article en intégralité,
n’hésitez pas à commander le numéro concerné !

Close